J'ai hésité à faire ce post tellement il est éloigné de l'adn de ce forum. Même si çà fait un moment que je ne me soucis plus guère des bokehs et des supports, là on rentre dans une tout autre dimension. A vous de juger mais de toute façon se sera le seul aussi éloigné de la photo au sens propre du terme.
Je tiens à préciser que j'ai réalisé toutes les photos présentées, même celles des génitalias.
613 - Avril 2025, je suis au Col de Vars pour voir les papillons d'altitude qui sortent dès la fonte des neiges à 10kms de la maison. C'est aussi l'époque où j'ai mal à un genou qui m'empêche toutes activités physiques. Heureusement les papillons de nuit vont me permettre de ne pas trop sombrer dans la déprime et vont bien occuper mes journées sédentaires.
Du coup je collecte beaucoup plus que de coutume et notamment les tous petits papillons (microlépidoptères) qui nécessitent très souvent des recherches poussées pour arriver à l'espèce.
Ce soir là je collecte donc deux spécimens qui ne ressemblent à rien, au sens propre !
Je vois tout de suite que c'est un papillon qui appartient à la famille des Depressariidae, mais à ce stade il m'est impossible d'aller plus loin.
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614 - Après quelques photos qui ne m'aident guère pour identifier ces deux papillons, il me faut sortir "l'artillerie lourde". Si dans 90% des cas on arrive à déterminer jusqu'à l'espèce les hétérocères, il reste à peu près 10% où il faudra examiner les "armures génitales".
Pour çà il faut bien entendu tuer le spécimen, l'étaler et récupérer le bout de l'abdomen pour dissoudre les chairs pour qu'il ne reste plus les génitalias ♂ ou ♀.
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615 - Je rappelle que "
tous les individus d'une même espèce, tant mâles que femelles, présentent des structures génitales, ou genitalia, identiques pour chacun des sexes. Ces structures, typiques, sont différentes pour chaque espèce. Elles sont proches pour toutes les espèces d'un même genre, et très différentes pour les espèces appartenant à un autre genre, une sous-famille ou une autre famille."
Chez les Hétérocères les armures génitales des mâles présentent toutes deux valves, un édéage (zizi à gauche) et tout un tas d'autres parties qui auront parfois une grande importance.
Un exemple avec un génitalia ♂ d'un Charissa obscurata.
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616 - Les génitalias ♀ sont également toutes très différentes mais on aura toujours à peu près le même schéma avec en haut les pièces externes, ensuite un canal plus ou moins long ou large (
ductus bursae) qui conduit à une poche (
bursae).
Montage qui montre un génitalia ♀ de Triphosa sabaudiata et la doc pour aider à l'identification.
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617 - Bien sûr quand on fait de la photo macro rien que pour la photo et l'esthétisme çà n'a aucune utilité d'aller si loin. D'ailleurs il est quand même très rare que les photographes qui ne soucient que de bokeh et de flares cherchent vraiment à savoir quelle espèce ils ont photographié. Quand on y regarde de plus près, c'est tout à fait logique tellement ces deux disciplines sont différentes et demandent des investissements diamétralement opposés.
Je ne dis pas que c'est une photo d'art, je n'aurais pas cette prétention, mais voilà le genre de photo qui ne sert à rien "naturalistement" parlant. Pour ce cas par exemple j'ai juste cherché à faire une photo sympa sans chercher à montrer des critères. Parce que justement, on ne peut pas identifier ce genre sur simple photo.
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618 - Mais lorsqu'on fait des inventaires comme nous le faisons avec notre association nous devons aller à l'Espèce et ne pas se contenter des Genres. C'est une des parties "cachées" des entomologistes et ce n'est pas la seule. C'est d'ailleurs grâce à ces examens que des nouvelles espèces d'insectes sont trouvées et décrites en France chaque année.
Et parfois, le fait de "faire les génitalias" permet aussi d'avoir quelques surprises.
Je reviens donc à mon premier papillon. Je fais donc le génitalia des deux spécimens, après beaucoup d'hésitations je trouve une espèce qui semble "coller". J'envoie çà pour validation sur le site Artemisiae avec l'ensemble de mes observations du soir.
Hazel, une dame qui contrôle les microlépidoptères sur ce site m'envoie un mail et se pose des questions sur mon identification. Bref çà part chez un copain plus qualifié qu'elle.... retour : "Jamais vu cette forme de génitalia", je ne suis plus assez compétent !
Les photos (imagos / genitalias) partent chez le spécialiste de cette Famille "Peter Buchner" en Autriche (je crois). Retour quelques jours après : "jamais vu çà !!!! il me faut des pattes pour faire un séquençage".
Et retour il y a quelques jours : "Mes spécimens" dans le carré rouge. Et les deux flèches qui montrent les deux espèces les plus proches. La plus proche, Depressaria bupleurella à 5,71% et Depressaria sarahae à 6,35%.
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619 - Peter Buchner n'en revient pas "The barcode result of your two Depressaria specimens near D. bupleurella rsp. near D. sarahae is available. It is really a surprise: distance to both of these species is more than 5 % !"
Quand on sait que nous n'avons que 2 à 4% de différence avec un Chimpanzé.... Bref, au final j'ai trouvé une nouvelle espèce et même créé une nouvelle branche dans cette famille.
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620 - Mais je ne suis pas un scientifique ni un professionnel et si j'ai gardé les deux exemplaires, je n'ai pas gardé les préparations des génitalias. Donc pour le moment ils ne peuvent pas décrire cette nouvelle espèce sans çà. Il ne me reste plus qu'à y retourner et rechercher la bête. Les 2 espèces proches éclosent l'été et les chenilles se développent sur les
Bupleurum (Buplèvre). Les imagos passent l'hiver sous les pierres et la neige et apparaissent dès la fonte des neiges, c'est ce qui explique que mes papillons soient si usés/frottés. Donc d'après Peter Buchner je devrais pouvoir trouver les chenilles sur ces plantes l'été prochain et avoir quelques exemplaires à la lumière puisque de toute évidence ils viennent à la lumière. Donc à suivre....
Col de Vars où j'ai trouvé les deux spécimens. Il y a plus moche comme endroit, çà ne devrait pas me poser de problème d'aller y trainer mes souliers
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Bon la morale de cette histoire c'est qu'il faut que je sois plus "scientifique" à l'avenir. D'après les copains beaucoup plus qualifiés que moi ce n'est pas très étonnant que je fasse ce genre de découvertes. Si il y a beaucoup de lépidoptéristes qui prospectent en montagne, il y en a pas beaucoup qui prospectent à cette époque et encore moins qui s'intéressent à ces tous petits papillons. On m'avait déjà dit que je devrais trouver ces "choses" intéressantes là haut mais loin de moi d'imaginer trouver une nouvelle espèce. Bref, j'ai retenu la leçon et à présent je vais procéder différemment et garder mes préparations au moins jusqu'à ce que les identifications soient certaines à 100%.
Je vais donc essayer de rattraper ma bourde et trouver à nouveau ces "papillons" mystères et pourquoi pas une ♀ et des chenilles.... bref la totale pour décrire une nouvelle espèce !
